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FOULER LE GOIS

Anne est de la famille des grandes marées. Celle de l’équinoxe. Sa préférée : l’équinoxe du printemps. Quand le ciel indigo lèche l’ourlet des longues vagues, retourne l’horizon dans le chaos. Après le couvercle d’une saison, la bruine étirée sur les vitres du Journal, elle peut enfin quitter Nantes, laisser les miettes du temps poisseux. Henri, rouletabille des quartiers, consignera les faits divers, les nécrologies et même la page régionale tant convoitée. Il grognera pour dire que ... ce sont toujours les mêmes qui s’y collent et que, décidément, le temps est révolu des vrais de vrais ... Mais, enfin ! Plus de dépêches, de rédactionnel, de photos furtives volées aux accidentés, à l’hémorragie des évènements du quotidien. Enfin quitter la ville, prendre le petit train qui traverse le pays de Retz jusqu’au passage du Gois. Il y traîne à toute heure la trace du maléfice qui la jette au Diable. Déjà un peu possédée. A certaines heures plus encore. «Il faudra te dépêcher» entend-elle du Continent à l’Ile ... cet étrange goût de la frayeur, la volupté de l’iode ... et puis, courir pour ne pas être avalée dans les mailles du galop des eaux. Comme une prise de courant à l’intérieur, c’est une autre lumière qu’elle court chercher sur le chemin dallé de pierres. Vers l’île de Noirmoutier. Tellement, elle a faim, avec son trop plein d’énergie. Anne est une coureuse de marathon, une endurante, toujours elle court, de la Côte de lumière jusqu’à New York, Vibrante, elle court. On pourrait croire que ce n’est pas sorcier d’aligner à la brune la foulée plus vite encore contre le vent et l’écume. La peau à vif. Et pourtant ... Assise à la table familiale, dans la demeure du Bois de la Chaise, son visage de madone avait défié les regards. Ceux de l’aïeule, surtout. Une petite fille courir comme ça, dans la chair ivre de ses jambes, de tout son corps. Courir vite et de plus en plus libre dans les premières flaques d’eau, au-delà des bans de sable. Avec la vibration du sang dans les tempes.

Quitter les murs comme une âme aquatique, envoûtée. La grand-mère avait lutté des nuits d’insomnie. Aurait voulu mettre de l’ordre. Dans les paysages dangereux de l’enfance une lumière trop aveuglante, le mal de la terre, les présages et une demeure close où les dissoudre. « Une échappée de garçonne » pensait-elle. Pourtant la vieille dame avait appris à écouter, à entendre ce qui s’avance dans la progression des flots. Longtemps les femmes de l’île avaient été vêtues de noir, des femmes de marins, des ravaudeuses aux vêtements éclaboussés de goémons ou blanchis par le sel et l’air. De sa maison l’aïeule se montrait garante des bras cachés, des chemisiers boutonnés. Cette petite Anne marchait habituée à la mer et à la plaine avec l’horizon à perte de vue, le ciel à perte de rêves, toujours débraillée, les cheveux courts. Puis, elle s’était mise à courir d’un bout à l’autre de l’île à perte de kilomètres, martelant le sol, les jambes ailées faisant résonner bien des clapotis bien des chuchotis. Savoir cette très jeune fille si peu vêtue, humant le crachin, respirant le vent lui avait déplu. Elle craignait qu’elle ne s’égare. Le vent c’est comme une grande musique sans limite. Et une jeune femme un papier de soie à ne pas déchirer. La mer, dans son ressac, était revenue avec ce grand bras du Gois découvert vague après vague et Anne s’était élancée vers le Continent. Entre la petite fille et la grand-mère il y avait désormais un bras de terre et un chemin de pierres et pour quelque temps. Le premier chemin d’Anne vers les pulsations du monde.

 

 

 

22 nouvelles

de Thérèse Bonnétat :

un petit texte tissé